medium_logo_small.gifIl est une vérité qui ne se démentira jamais, celle exprimée par le Général de Gaulle selon laquelle entre les Etats il n’y aurait pas d’amis, mais des intérêts. On pourrait même pousser l’affirmation plus loin en disant qu’en politique internationale et plus particulièrement en diplomatie internationale, il n’y a que des intérêts. Cette réalité est d’ailleurs loin d’ête une découverte.

 

Tous les Etats, surtout les plus puissants, ceux qui ont une influence sur la marche des affaires internationales, ceux qu’on qualifie de "grandes puissances", utilisent et mettent à contribution toutes les ressources en leur possession (poids économique, financier, politique, diplomatique, culturel, technologique, etc.) pour défendre leurs intérêts, faire prévaloir leur vision du monde et influencer les décisions et l’attitude des autres pays (puissants comme moins puissants, avec des résultats différents cependant) dans un sens ou dans l’autre. C’est là l’une des règles qui a pendant longtemps, et pour longtemps encore, gouvernent les relations internationales et plus particulièrement les relations interétatiques.

 

Cette réalité a été illustrée dans une étude publiée en 2006 dans la revue Journal of Political Economy par deux chercheurs de Harvard, Ilyana Kuziemko et Eric Werker, dans un papier intitulé: "How Much Is a Seat on the Security Council Worth? Foreign Aid and Bribery at the United Nations". Il s’agit d’une étude empirique sur les bénéfices que peuvent, ou que retirent, les membres non-permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies pendant les deux années que dure leur mandat au sein de cet organe central de l’Organisation mondiale.

 

Le Conseil de sécurité, de par sa fonction principale (celle de maintenir la paix et la sécurité internationales), sa nature (organe restreint) et son mode de fonctionnement (pas toujours transparent et démocratique, aus sien duquel les cinq membres permanents -le fameux P-5- disposent d’une voix prépondérante à travers leur droit de véto), est sans doute l’un des lieux de la politique et de la diplomatie internationales qui définit le mieux les réalités de ce monde fait de marchandage, et où très souvent les idéaux les plus humanistes s’effacent devant d’autres considérations moins louables et plus matérialistes, mais tout de même plus réalistes.

 

L’un des résultats auxquels cette étude est arrivée voudrait que pendant les deux années du mandat des pays (plus particulièrement ceux en développement) qui se voient élus comme membres non-permanents pour siéger au sein du Conseil de sécurité, l’aide que les Etats-Unis leur attribue connait généralement une hausse de 59% et celle en provenance des Agences ou Programmes des Nations Unies, principalement celle accordée par l’UNICEF, une institution sur laquelle les Etats-Unis exercerait historiquement une grande influence (par le biais du cordon de la bourse notamment), connaît une croissance de l’ordre de 8%. Ainsi, un pays occupant un siège de membre non-permanent pourrait recevoir une somme additionnelle de 16 millions de dollars de la part des Etats-Unis et 1 million des Nations Unies; ces montants se sont élevés à 45 millions de dollars de la part des Etats-Unis et à 8 millions des Nations Unies pendant les années au cours desquelles, le Conseil de sécurité a été au centre des discussions et de l’actualité comme ce fut le cas à la veille de la guerre en Irak en 2003. Il est également à noter, pour valider la corrélation entre l’accession au Conseil de sécurité et l’accroissement de l’aide, que ces montants reviennent à leur niveau normal à la fin du mandat des pays en question.

 

Les résultats de cette étude viennent valider le fait déjà affirmé par Madelaine Albright, ancienne Secrétaire d’Etat de Bill Clinton, que les Nations Unies sont un outil de la politique étrangère des Etats-Unis; un instrument dont il se servirait pour défendre ou avancer leurs intérêts et auquel ils tourneraient le dos en cas d’échec d’instrumentalisation ou lorsqu’il n’irait pas dans la direction de ses intérêts. Ce fut d’ailleurs le cas en 2003 où, sans l’aval du Conseil de sécurité, les Etats Unis ont envahit l’Irak. Par ailleurs, par le biais des contributions volontaires, qui constituent l’une des principales sources de financement de certaines activités des Agences spécialisées, Fonds et Progammes des Nations Unies, tels que le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF), le Programme Alimentaire Mondial (PAM) ou le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP), les Etats-Unis se servent véritablement de ce levier pour influencer le fonctionnement de ces institutions (attitude qui n’est peut être pas propre à ce seul pays).

 

Toutefois, cet intérêt soudain des Etats-Unis pour le développement de certains pays, ainsi que pour leurs difficultés d’ordre humanitaire, sociale, etc., ne saurait forcément être interprété comme une sorte de corruption et d’achat de vote; conclusion à laquelle les auteurs de l’étude n’aboutissent pas, quoiqu’il ne fasse pas tout à fait rejeter du revers de la main ce fait. Par ailleurs, cet accroissement de l’aide en direction des pays en développement membres non-permanents du Conseil de sécurité proviendrait également du fait que cette position leur octroierait une place de choix qui leur permettrait ainsi de mieux faire entendre (d’aucuns dirait monnayer) leurs besoins divers, en terme de développement et d’aide notamment, et de capitaliser cette position afin d’en tirer le maximum de bénéfices diplomatiques.

 

La réalité soulevée par cette étude révèle que le Conseil de sécurité est au centre des enjeux de la diplomatie internationale; il constitue pour les pays qui y accèdent, surtout les plus petits (mais pas qu’eux; à cet effet la bataille diplomatique que se sont livrés l’Allemagne, le Brésil, l’Italie et le Japon notamment, au moment des discussions relatives à la réforme de cet organe et plus particulièrement à l’augmentation du nombre de ses membres permanents et non-permanents l’atteste), une scène de choix leur octroyant un statut ou une "respectabilité" particulière, faisant d’eux des interlocuteurs souvent incontournables et quelquefois convoités. A titre d’exemple encore,  le ballet diplomatique d’émissaires Américains, Britanniques et Français dans les pays Africains membres non-permanents (Angola, Cameroun et Guinée) en février-mars 2003, en plein affrontements au sein du Conseil de sécurité au sujet de l’Irak, constitue une parfaite illustration de l’importance qu’un siège de membre non-permanent peut générer et partant de  la cour dont ces pays peuvent faire l’objet, ouvrant la voie à toute sorte de marchandage diplomatique, politique, economique ou financier.